En marge…
Paysage et biodiversité des délaissés et accotements infrastructurels de l’eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai

Projet financé par le Programme Interdisciplinaire de Recherche Ville et Environnement (PIRVE)

Télécharger la fiche de présentation du projet (septembre 2013)
Télécharger le rapport final (décembre 2015) et la carte

Responsable scientifique

Denis Delbaere
ENSAPL, LACTH, Lille

Durée de la recherche : 24 mois

Mots-clés

Infrastructures, friches, trames vertes, biodiversité, connecteurs biologiques, paysage, projet urbain, exploration.

Résumé (télécharger en .pdf en français en anglais)

Cette recherche éclaire les fonctions, les conditions et les formes d’émergence d’une nouvelle catégorie d’espaces publics, que leur taille et leur dimension métropolitaine incite les auteurs à qualifier plutôt de « territoires publics » : les vastes espaces de marge qui se sont constitués entre ville et grandes infrastructures de transport. Ces espaces d’accotement s’articulent avec des épaisseurs plus ou moins importantes de délaissés et d’espaces résiduels, occupés parfois par l’agriculture, par l’industrie, les activités commerciales, les grands équipements sportifs ou technique, ou les friches. Bien que totalement non planifiés, ces espaces aux contours francs constituent peut-être un élément majeur du paysage urbain contemporain, et questionnent notre façon d’envisager les relations entre ville et environnement. L’analyse porte sur un territoire marqué par d’innombrables interfaces entre ville et infrastructures : l’eurométropole de 2 millions d’habitants qui se constitue entre France et Belgique, autour des trois pôles urbains de Lille, Kortrijk et Tournai. Elle requiert les savoirs et explorations d’une équipe scientifique transfrontalière et pluridisciplinaire, associant paysagistes et urbanistes, photographes et pédologues, botanistes, zoologues et écologue.

Ces espaces de marges infrastructurelles sont appréhendés successivement à travers le prisme de leur histoire, des usages qui y prennent place, de leur perception esthétique, de leur écologie, de leur valeur paysagère et des contraintes de gestion qui les définissent.

L’analyse historique met en évidence une périodisation autour d’un type de production paysagiste peu connue, celle des plantations et des modelés de terrain liés aux grandes infrastructures. La consultation de nombreuses archives autoroutières, ferroviaires et fluviales a permis de retracer l’histoire des infrastructures étudiées et de leur accompagnement paysager, témoins d’une lente évolution des doctrines d’aménagement allant d’une conception initialement très « jardiniste » du paysage infrastructurel à une conception « gestionnaire » contemporaine. La redécouverte des plans de plantation initiaux permet aussi de jauger l’évolution biologique des espaces plantés et de comprendre à quel point l’échelle à laquelle ces espaces peuvent être efficacement composés ne peut qu’être territoriale.

L’analyse de usages au bord des grandes infrastructures s’est appuyée sur un double travail d‘exploration physique d’une vingtaine de situations très différentes et de modélisation à partir de critères multiples, qui semblent jouer un rôle déterminant dans la plus ou moins forte appropriation de ces espaces : leur proximité vis-à-vis de la ville, leur niveau de boisement, leur dénivellation par rapport aux terrains habités, leur accessibilité « discrète », la présence d’un réseau d’assainissement associé, d’un réseau cyclable proche, etc. Tous ces critères ont mis en évidence, le long des infrastructures une véritable trame d’espaces publics en formation, accueillant des usages sociaux très ordinaires tels que les robinsonnades des plus jeunes, la promenade avec le chien, le jogging, le VTT, mais aussi des parcours quotidiens en direction des équipements les plus proches.

L’analyse esthétique est mise en perspective avec l’émergence d’une esthétique de la friche, proposant une critique de l’urbanisme en centrant la perception sur des fragments de paysage qui, par nature, échappent à la perception. C’est le cas des accotements, qui glissent le long du regard de l’usager de l’infrastructure, ou se perdent à l’horizon des périphéries urbaines. Pour appréhender ce paysage esthétiquement paradoxal, des reportages photographiques sont réalisés à l’intérieur des accotements, et soumis à l’ensemble des membres de l’équipe de recherche. Le légendage des images permet d’identifier quelques points de convergence dans les manières de regarder ces espaces et dans les valeurs qui leur sont attribuées.

L’analyse environnementale a porté dans un premier temps sur une modélisation des potentiels écologiques, liés essentiellement à la proximité de réservoirs de biodiversité, aux fonctions de conservatoires biologiques potentiels induites par certaines situations trophiques ou pédologiques exceptionnelles, et aux fonctions de refuge que les accotements peuvent jouer à travers les territoires les plus artificialisés. Ces hypothèses sont ensuite testées sur 3, puis 22 sites d’analyse et de relevé. Bien que l’échantillonnage et les analyses soient en cours, la recherche tend à montrer que la valeur écologique des accotements ne peut être rapportée à sa conformité avec une matrice éco-paysagère trop fragmentée. Dans ces environnements urbains très anthropisés, la valeur écologique de l’accotement est plutôt liée au mode de gestion appliqué et à sa capacité à générer des milieux ouverts de grande ampleur.

L’analyse paysagère tend à montrer la concentration de valeur qui s’opère sur les linéaires boisés en milieu périurbain, en raison de leur capacité à entrer en dialogue avec les entités paysagères traversées, à organiser par une succession de séquences ouvertes et fermées une véritable scénographie territoriale, et à constituer pour les riverains un cadre de vie amélioré.

Un important travail de consultation des organismes gestionnaires a mis en évidence des préoccupations communes et quelques axes de développement qui devraient permettre de penser l’ensemble de ce réseau d’accotements végétalisés comme un maillage écologique et paysager d’échelle et de valeur métropolitaine. De la sorte, la recherche expérimente une inversion des modes de construction des trames vertes et bleues, structurées à partir des armatures potentielles plutôt que des réservoirs de biodiversité eux-mêmes.

La recherche, dont l’aboutissement est prévu pour la fin de l’année 2014, permettra d’élaborer une carte raisonnée de cette trame verte, destinée aux organismes gestionnaires et aux collectivités impliquées au quotidien sur ce patrimoine paysager planté dans les années 1970 à 1990 et arrivé aujourd’hui à maturité.